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Chidjab, entre Islam et animisme
A l'approche d'un événement, à l'annonce d'un danger ou même parfois sans occasion particulière, les musulmans des quatre coins de la planète sollicitent leur divinité pour une protection. Désigné "Chidjab" dans l'archipel des Comores, tous s'y plient au moins une fois dans leur vie.
Si, à l'origine, le Chidjab est un acte absolument religieux, basé intégralement sur le Coran, il n'est pas exceptionnel, à Mayotte et dans la région, de remarquer un certain mélange dans la pratique avec différentes coutumes, différentes traditions datant de siècles en arrière.
La peur engendre le Chidjab. La peur qu'un malheur puisse arriver sur un être, une famille et plus largement sur des biens. Des dizaines de raisons, d'hypothèses, de suppositions conduisent à la pratique de cette cérémonie.
- Pour une femme enceinte : au septième mois de grossesse, pour qu'il n'y ait aucun incident au cours de l'accouchement.
- Avant un voyage : au cours d'un long déplacement (bateau, avion) les risques de tragédie sont plus grands.
- Avant un examen : contre les personnes qui voudraient que le candidat échoue.
- Après l'acquisition d'un bien : en achetant une maison, une voiture, en louant un appartement…
Le Chidjab est une sécurité pour les musulmans, une certaine manière de se rassurer et de rassurer son entourage. Non pas dans la conviction d'empêcher une catastrophe ou un échec, non pas dans l'espoir d'éviter l'inévitable, le Chidjab permet aux croyants de positiver; "L'islam est une religion très optimiste", selon Youssouf Saïd Dzoudzou, instituteur retraité, "dès que possible, dans une quelconque situation malheureuse, on va vers ce qui est bien et non pas vers le mauvais, afin de s'encourager et rester dans la tradition. On trouve toujours le moyen de dire heureusement que… Par exemple, un accident de la route, on dira heureusement que les passagers vont bien, ça aurait pu être pire si…", explique-t-il. Plus que la protection, certains perçoivent le Chidjab comme une chance.
Une façon de se rassurer
Au sein des villages, les responsables d'associations -sportives particulièrement- espérant un succès sur le terrain grâce au Chidjab sont très nombreux. En sport comme ailleurs, quelques versets de Coran suffisent si on s'en résume à la lettre aux règles de l'Islam. Mais cela est très loin d'être le cas. Certaines coutumes ancestrales réapparaissent pour se mêler avec ce qui, en principe, ne peut être mêlé. Car bien avant l'Islam, existait sur l'île au lagon une autre religion : l'animisme. Ces croyances s'orientaient alors vers les sorts, les sorciers, les rivières, les pierres…
Aujourd'hui, Mayotte est une île dite musulmane, mais l'animisme ne s'est jamais éteint, il s'est perpétré de générations en générations et influence encore les familles mahoraises. Ces coutumes d'antan ont traversé le temps pour se mélanger à la religion du prophète Mahomet. Cette foi, trouvant ses origines dans l'Afrique noire, a atteint de nombreux pays africains (l'archipel des Comores, Madagascar, le Maghreb) et ailleurs dans différents continents. Officiellement, seule l'Arabie Saoudite interdit toutes formes d'animisme, sous peine de condamnations. Les pays avoisinants (Iran, Irak…) pensent dans ce sens, mais restent beaucoup moins stricts pour le moment. Les animistes, polythéistes, et les musulmans, monothéistes. Cela en principe ne peut s'accorder. Pourtant, à Mayotte, les deux se mêlent au quotidien !
Religion et animisme : plus de 90% de la population mahoraise mélangent
Un sujet presque tabou, la population n'admettant pas le mixage des deux, car consciente de l'incohérence avec la base de l'Islam qui est de croire en un seul Dieu. Pour le fond. Mais sur la forme, sur le terrain, par coutume, par tradition, il n'est pas difficile de distinguer la différence entre ce qui se dit et ce qui se fait. A l'heure d'exécuter un Chidjab donc, rares sont les foundis se contentant de lire quelques versets de Coran; "90% des Mahorais confondent la religion et l'animisme, pour ne pas dire 95%, et plus…", estime Youssouf Saïd Dzoudzou. De là, les étapes par lesquelles il faut passer suite à la lecture des versets sont diverses, parfois assez surprenantes : se laver dans un bain de plantes, se baigner dans la mer -à des heures bien précises-, garder en permanence des feuilles écrasés sur un vêtement, sauter plusieurs fois au-dessus du sang d'un coq après l'avoir égorgé... Dans le but de se protéger donc.
Madagascar étant spécialiste en animisme, il n'est pas étonnant d'apprendre que les villages malgaches de Mayotte sont les plus reconnus pour le mélange du Chidjab et de l'animisme. Plusieurs fois dans l'année, nombreux sont les Mahorais qui se déplacent sur la Grande Ile uniquement pour prendre conseil auprès de sorciers malgaches, s'approvisionner en plantes, objets, pierres et autres, afin qu'ils puissent, dès leur retour, mettre toutes ces théories en pratique. Des Mahorais musulmans, pratiquants. Un paradoxe religieux, vieux de plusieurs siècles, que Mayotte n'est pas prête à reconnaître.
Source : Horizon Austral
Comment procède-t-on à un Chidjab ?
Un Chidjab s'exécute par un spécialiste. Un foundi ou un imam qui fait figure d'intermédiaire d'Allah. Généralement, cet intermédiaire assied la personne, devant lui, en direction de La Mecque avant de lire quelques versets du Coran et achever la cérémonie en soufflant finement au-dessus de l'individu. Il est conseillé d'en faire deux à trois par an. Un Chidjab peut être accompli par plusieurs Foundi selon l'importance de l'événement. Tout comme il peut être effectué en présence d'un certain nombre de personnes : une famille, un groupe, une équipe…
Un Chidjab n'a pas de prix, le tout est de contenter la personne qui le fait, à travers une récompense (de l'argent glissé dans une enveloppe, un repas), sans quoi la cérémonie n'aurait pas grand intérêt. Le foundi est censé être une personne honnête, il est censé bien connaître les étapes du Chidjab.
Chaque village dispose de foundis plus ou moins renommés sur l'île, mais douteux de l'honnêteté de certains d'entre eux, des personnes préfèrent se rapprocher des anciens de leurs familles. En effet, "les malhonnêtes sont partout", et quelques foundis profitent de leur connaissance pour vendre leurs services, sans sincérité aucune au moment de faire le Chidjab.
Diverses formes de Chidjab
Le "Badri"
Il s'effectue avant la circoncision pour les hommes, avant le mariage pour les femmes. Au cours de cette cérémonie, un enfant sur le point d'être circoncis par exemple est sujet d'une purification du corps (Ouyérédza). Sous un drap posé en forme de tente, un feu. Dans ce feu y est versé quelques versets de Coran découpés et trempés dans de l'huile de coco, ainsi que différentes sortes d'algues. Retenu par un membre de la famille -généralement-, l'enfant panique, s'agite, se débat, de peur de s'étouffer avec la fumée. Ce sont les foundis, à l'extérieur qui jugent le moment de le retirer. Dans les vapes, l'enfant est sorti. Ce n'est qu'après plusieurs passages et une douche assistée de massages traditionnels, que son corps est enfin purifié. "Tout ce qui se fait spirituellement dans ce monde a une explication scientifique", déclare Youssouf Saïd Dzoudzou, "le Ouyérédza c'est de la vapeur, la vapeur nettoie le corps".
Le "Toibal Asmaï"
Cette cérémonie est destinée à protéger toute une localité contre un danger annoncé (épidémie, maladie…). Des volontaires, de bonne foi tournent autour d'un village en lisant des versets du Coran. Une fois le tour achevé, ceux-ci se retrouvent à la mosquée pour une prière. Les familles ne pouvant pas se déplacer prêtent un vêtement : une manière de marquer leur présence.
Le "Hirizi"
On peut apercevoir le Hirizi autour du cou d'un enfant, ou au sein d'une maison suspendu au-dessus d'une porte, il peut être caché dans une voiture, dans un vêtement… C'est en fait des versets du Coran écrits et enroulés sur du papier pour qu'une personne ou un lieu soit protégé en permanence.
Le Chidjab pour la femme enceinte ne peut se concevoir sans lait caillé. "Il faut faire un effort supplémentaire pour ce Chidjab, ne pas s'arrêter aux aliments habituels. De plus, le lait, c'est un symbole, c'est notre première nourriture quand on vient au monde. Le lait, c'est béni, c'est rafraichissant. C'était très apprécié des nomades". |