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Association Shimé
Trois ouvrages pour améliorer la connaissance des langues locales
Jeudi au Conseil de la culture, de l'éducation et de l'environnement de Mayotte (CCEEM), l'association Shimé, qui vise à encourager la connaissances des langues locales à Mayotte, a présenté son dernier travail.
Elle vient d'éditer trois petits ouvrages à destination des maternelles : un "abébédaire" (le "c" n'existe pas dans cette langue) et un "undeuxtroisaire" en shimaorais, et, pour la première fois à Mayotte, un "undeuxtroisaire" en kibushi et kibushi kimaore (parlées par 30 % de la population). Une goutte d'eau, mais une première étape, pour que les enfants mahorais aient moins de difficultés à apprendre la langue française, notamment à l'écrit.
Créée il y a 10 ans et regroupant enseignants, linguistes et traducteurs bénévoles, l'association Shimé (le SHImaorais Methodique) a déjà publié une méthode d'apprentissage et un manuel de grammaire en shimaorais, ainsi qu'une carte de répartition des langues à Mayotte. "Il fallait aussi songer à commencer par le bas pour aller vers le haut", explique Rastami Spelo, le président de l'association, également membre du CCEEM. Ces trois petits livres, vendus 2 euros en librairie, pourront être utilisés par les maîtres pour améliorer l'acquisition de la lecture et de l'écriture du français.
Martine Jacquin, ex-secrétaire de l'association, qui repart en Métropole après avoir passé deux fois quatre années à Mayotte, constate que l'échec scolaire très important des Mahorais (seulement la moitié des élèves atteignent la 6e et 10 % des bacheliers parviennent en 2e année à l'université) vient de la politique suivie par l'Education nationale depuis des décennies, les responsables du vice-rectorat ayant fait le choix de se cantonner à l'oralité des langues locales : "Certains sont convaincus que c'est une perte de temps, un retour à la vie indigène et qu'il vaut mieux faire oublier aux enfants leur langue première pour mieux réussir en français. Nous sommes au contraire convaincus que les langues locales ont un rôle important à jouer. Si l'apprentissage du français augmente le nombre de difficultés, l'apprentissage dans la langue première le diminue. Une fois que le cerveau a appris à coordonner les différentes fonctions à mettre en œuvre pour lire et écrire dans la langue maternelle, il parviendra plus facilement à le refaire en français. Si l'enfant a compris les mécanismes en jeu dans sa langue première, il saura mieux appréhender ceux d'une autre langue. La grammaire du français ne sera plus alors un "truc" dont l'intérêt lui échappe totalement".
"Une contribution modeste mais nécessaire"
Mohammed Issiaka, chargé de mission aux affaires culturelles et à la coopération décentralisée, qui représentait Amadi Daroussi, le président du CCEEM, a déclaré que son institution "encourage ce genre de publication vecteur de reconnaissance et de réussite mais aussi vecteur d'intégration pour les non-Mahorais". Houlam Haladi, directeur du CEFSM (Centre d'études et formations supérieures de Mayotte), a également félicité cette initiative : "Cette contribution, même si elle peut sembler modeste, est nécessaire et impérative. Grâce à ce genre de production, nous aurons un support sur lequel nous appuyer". Ces ouvrages sont un nouvel outil pédagogique pour le centre qui souhaite mettre en place des méthodes d'enseignement en langues locales et en français langue étrangère (FLE).
Ali Saïd Attoumani, directeur des Affaires culturelles au conseil général, a qualifié la politique du gouvernement français, qui a pourtant financé cette publication, de "génocide culturel". Pour lui les autorités politiques sont toujours complices de ce génocide : "La loi française applicable à Mayotte dit que les langues régionales doivent être enseignées à l'école. C'est un problème de société : les Mahorais aussi sont complices par paresse car il faut beaucoup de boulot pour mettre en place une politique linguistique. Et les parents pensent que c'est une perte de temps car ce n'est pas une épreuve d'examen". La France a pourtant signé la charte européenne des langues régionales et devrait normalement proposer une option langue régionale en shimaorais ou kibushi. "Les communes et la CDM doivent comprendre que ce n'est pas de l'indépendantisme. Il y a un terrorisme intellectuel et mental de l'Etat français qui dénigre et méprise les valeurs culturelles mahoraises."
Enthousiaste, Rastami Spelo, n'a pas cherché ses mots : "Un de nos objectifs est d'essayer de faire réagir les gens sur les langues locales et ne pas se réduire au "parler". Ma langue maternelle n'avait pas droit de cité dans la cour d'école. On m'a interdit ce qui faisait de moi un Mahorais. Nous constatons avec peine que nos enfants ne savent plus compter en shimaorais ou même comprendre un numéro de téléphone. Ils ne sont pas à l'aise dans une langue dans laquelle ils sont nés. Dans les autres Doms, ce travail sur l'apprentissage de la langue du pays a été produit il y a 50 ans : nous en sommes encore à des années-lumière !"
Et le président de l'association d'ajouter : "J'aimerais entendre parler excellemment le shimaorais, mais à RFO par exemple, on fait du "français traduit" ! Traduire la langue de Molière dans celle de Bouana Komo est quelque chose qui s'apprend. Si nous ne cherchons pas à parler avec excellence, alors nous mettons le feu à notre bibliothèque locale, à ce qui fait notre identité." Ces trois livres sont une première étape pour l'association, qui prépare actuellement une grammaire du shimaorais et qui envisage d'éditer un dictionnaire, des recueils de poésies ou de petites histoires, pour contribuer à faire vivre les langues locales.
Source : Mayotte Hebdo |