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Conflit, sculpteur de rêves

Conflit, sculpteur de rêves Mouhamadi Bacari, alias Conflit, fait de la sculpture et du tressage depuis 20 ans. A 32 ans, cet artiste atypique, père d'une petite fille de 5 ans, est devenu au fil des ans une figure très connue dans l'île. Il vient d'exposer ses œuvres avec le peintre Marcel Séjour au Banga Arts du service culturel et a récemment réalisé un buste d'1m65 à l'occasion de la commémoration de l'abolition de l'esclavage qui trône aujourd'hui sur la nouvelle place du Comité du tourisme. Rencontre.

 

 

Au bout d'une ruelle au cœur du village d'Iloni, nos déambulations nous mènent dans l'antre de Conflit, un petit atelier en extérieur surmonté d'un toit traditionnel en feuilles de cocotier. L'artiste y vit depuis 5 ans, en compagnie de ses masques protecteurs. Avant, il travaillait sur la plage mais c'était moins pratique pour recevoir ses invités et stocker ses pièces. Conflit a trouvé son surnom en écoutant la radio quand il était en CM1 : "J'ai trouvé que ça sonnait bien et comme ça, je suis dans tous les livres d'Histoire !", plaisante-t-il. Que ce soit pour la sculpture ou le tressage, il s'est forgé tout seul et a trouvé toutes les techniques en autodidacte.

 

Conflit a commencé à sculpter de petites pièces quand il était au collège à Mamoudzou, d'abord très modestes. Sa première commande est venue d'une sage-femme qui lui a demandé une statuette de 50 cm d'une femme enceinte. Il a commencé à modeler des formes en trois dimensions et son hobby s'est peu à peu transformé en passion. "Je l'amenais même en cours" se souvient-il, "un professeur d'espagnol m'a demandé la même chose. C'est là que je me suis dit que c'était mon truc". C'est à l'âge de 14 ans qu'il va sculpter sa première grande pièce, un jeu de m'raha.

 

"Le plus difficile, c'est d'avoir de l'inspiration quand tu es loin de chez toi et que tu n'as que des images. Ici, c'est plus facile, il suffit que je regarde autour de moi"

 

Conflit, sculpteur de  rêves Après le lycée, il décide de continuer ses études à la fac de lettres d'Angers en 1998. "Je suis parti pour voir ailleurs, parce que mes copains Blancs m'incitait à voir à quoi ressemblait la vie estudiantine". Même s'il a décidé d'abandonner dès la fin de la première année, cette expérience lui a permis d'apprendre à être autonome. Il décide d'aller au CFA de Ploufragan, près de Saint-Brieuc, dans les Côtes d'Armor, pour suivre pendant 2 ans une formation de cuisinier, puis reste un an de plus à l'hôtel-restaurant "Le Barbu" à Paimpol. "La cuisine est aussi de l'art : au-delà du mélange des saveurs, il y a l'esthétique de l'assiette, les formes et les couleurs". Aujourd'hui, il continue de cuisiner pour ses amis.

Quand il est parti en Métropole, il a rapporté avec lui des masques en bambou et des morceaux de bois encore vierges pour faire des petites sculptures comme des piques à cheveux, des pendentifs, des verres, des petites cuillers, des bougeoirs ou des lampes de chevet. Il a même fait une exposition sur la noix de coco en 2001 dans la grande salle communale de Saint-Brieuc. "Le plus difficile, c'est d'avoir de l'inspiration quand tu es loin de chez toi et que tu n'as que des images. Ici, c'est plus facile, il suffit que je regarde autour de moi. Là-bas, il fait froid et tu es confiné dans un appartement". Heureusement, il ne s'ennuyait pas car il pêchait beaucoup quand il était en Bretagne, avec son "foundi" Laurent.

 

"Je dessine le matin sur un bout de papier les choses que j'ai vu dans mes songes, et je les immortalise ensuite"

 

Conflit, sculpteur de  rêves Après son aventure hexagonale, Conflit revient à Mayotte en 2002. Il effectue divers petits boulots avant de passer le concours d'instituteur à l'IFM. Il enseigne ensuite à l'école maternelle de Koropa puis dans celle de Doujani où il demeure aujourd'hui. Pendant son temps libre, Conflit a peu à peu développé son art : il sculpte désormais de grosses pièces comme des tables basses, des tabourets ou des lits en bambou. "Au début, je le faisais pour moi mais les gens qui venaient me voir voulaient la même chose. Ils achetaient le bois et on se partageait les pièces". Conflit a appris à sculpter toutes sortes de matière, le bois de badamier, de jacquier, de takamaka, de bambou, de cannelle, de m'chipapou ou de kosipou mais aussi la terre ou plus récemment le métal.

"Mes yeux sont habitués aux formes d'ici. Le vert des feuilles de coco est différent de celui du corossol ou du papayer. Je me retrouve ici, ce n'est pas comme le chêne ou le pommier qui ne me sont pas familiers, je n'ai pas besoin d'un guide pour trouver mes ressources". Son inspiration, Conflit la tire d'abord de ses rêves : "Je dessine le matin sur un bout de papier les choses que j'ai vu dans mes songes, et je les immortalise ensuite". Il lui arrive même parfois de se réveiller en pleine nuit pour travailler le bois et ne pas perdre son inspiration… "Une œuvre parle en elle-même, elle exalte des choses et a une puissance, une force qui reflète des images au-delà des formes qu'elle projette. Après, il faut être prêt à les saisir…"

 

"L'artisanat mahorais ne se développe pas car tout le monde s'imite et il n'y a pas d'innovations"

 

Conflit, sculpteur de   rêves Conflit se souvient d'avoir fait un tabouret une fois, en une seule nuit : "Tout le monde était là, mes esprits et moi". Son grand-père et son oncle travaillaient le bois eux aussi, mais Conflit ne les a jamais connus : "Je ne peux pas faire une pièce sans avoir une petite pensée pour eux. Mon grand-père était le seul à faire sa pirogue avec une herminette, c'était le meilleur. Quand j'utilise cet outil, je le sens près de moi". Il utilise aussi la hache, la scie, la gouge, la reinette, la tronçonneuse, la perceuse, la défonceuse… Admirateur du sénégalais Ousmane Sow ou du colombien Fernando Botero, Conflit n'essaie pourtant pas de sculpter "à la manière de" mais développe son propre style.

Il inscrit ses œuvres dans la culture comorienne, arabe et indienne : "Je m'inspire de ce qui se fait autour de moi, mais avec ma petite touche. L'artisanat mahorais ne se développe pas car tout le monde s'imite et il n'y a pas d'innovations". Dans son atelier, Conflit a son gardien, un masque protecteur accroché au-dessus de son établi. Certaines de ses pièces sont parties en Chine, au Guatemala, aux Etats-Unis et bien sûr en Métropole.

Conflit fait aussi du tressage en feuilles de coco, en lianes de Saba ou en palmier natte ("sat" en malgache, "koma" en shimaoré). "Le tressage, après la hache, ça détend". Là aussi, il a trouvé toutes les techniques en autodidacte. Il tresse des chapeaux, des paniers, des poissons, des abat-jours… "Il faut qu'il y ait quelque chose de bizarre, que les gens se demandent comment j'ai commencé".

Tandis que le soleil se couche, une roussette passe subrepticement au-dessus de nos têtes, au-dessus d'une immense toile d'araignée. Les mains chargées de cadeaux, nous quittons ce havre de paix, la tête encore pleine des visages et des formes qui nous entouraient dans l'atelier de ce sculpteur atypique…

 

Source : Mayotte Hebdo
 
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