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La brique de terre compressée
Entretien avec Luc Laurent, président du Réseau Habitat et Francophonie
"A Mayotte, la brique peut faire vivre des artisans locaux"
A l'invitation de la Sim (Société immobilière de Mayotte), Luc Laurent, président du Réseau habitat et francophonie et ancien directeur général du Fonds du logement wallon, accompagné de sa secrétaire générale Solveig Rakotomalala, s'est rendu sur l'île en fin de semaine dernière pour renouer le dialogue avec les dirigeants de notre opérateur historique, qui s'était arrêté depuis les difficultés financières rencontrée par la Sim à la fin des années 1990. Association méconnue, le Réseau Habitat et Francophonie organise deux séminaires internationaux par an sur les problématiques liées à au logement et à l'habitat dans les pays francophones, avec des membres aussi différents que le Canada ou le Congo-Brazzaville. Entretien avec ce fin connaisseur des problématiques du logement à travers le monde.
Mayotte Hebdo : Pouvez-vous nous présenter le Réseau Habitat et Francophonie ?
Luc Laurent : Le Réseau Habitat et Francophonie a été créé en 1987 et réunit des opérateurs et des professionnels de l'habitat, que ce soit en termes de production, de gestion, de financement ou même d'aménagement de parcelles destinées à abriter du logement. Des opérateurs qui sont de différents pays, 17 aujourd'hui, avec 56 membres. Cet ensemble de gens réfléchissent ensemble sur une thématique essentielle : le droit au logement, dans son principe mais aussi dans la nécessité de le mettre en œuvre pour les gens, de créer des logements décents qu'ils peuvent s'approprier, habiter, financer. Cette thématique-là est finalement transversale à l'ensemble des travaux du réseau.
L'autre intérêt, c'est de ne réunir que des pays dont la langue française est véhiculaire, ce qui permet des échanges approfondis sans avoir à passer par le biais de l'interprétariat. Ce qui n'est pas étranger à la qualité et à la profondeur des débats et des échanges que nous pouvons mener.
MH : Vous vous retrouvez tous ensemble deux fois par an ?
LL : Oui. Nous venons de tenir à la Réunion notre 41ème conférence. En un peu plus de 20 ans, cela fait deux conférences par an. Comme ce sont tous des professionnels qui connaissent leur sujet, il faut être très attentif à alimenter les réflexions et les débats de manière poussée. A la Réunion, le thème était "Quel logement social pour le XXIème siècle ?", ce qui a incité les membres du réseau de s'interroger sur leurs missions, le sens et la nature de leurs métiers et sur les problématiques du financement.
"Le mimétisme des pays du Nord par les pays du Sud n'est pas intéressant et ne permet pas de répondre aux attentes"
MH : Des problématiques qui doivent être très différentes entre le Congo-Brazzaville et le Québec…
LL : Oui, les différences entre le Nord et le Sud sont criantes. Notre souci est d'amener dans les différentes thématiques les points de vue et les réalités des uns et des autres. On s'inscrit dans des mécanismes de sécurité sociale, d'impôts, et de conception de l'Etat social qui sont radicalement différents, embryonnaires dans un certain nombre d'Etat et très sophistiqués dans d'autres pays.
MH : Il y a des échanges d'expériences pour essayer d'accompagner les pays plus pauvres vers le développement ?
LL : Oui, il y a des échanges d'expériences dans différents domaines. Le plus récent, c'est dans celui de l'habitat durable. Notre conférence précédente qui a eu lieu à Paris au mois de juin, s'était intéressée à la conciliation du logement social et de l'habitat durable, avec toutes les thématiques climatiques comme le confort thermique, le choix des matériaux, la maison "passive" ou basse consommatrice d'énergie. Quand on s'est réunis à la Réunion à l'invitation de la SIDR (Société immobilière du département de la Réunion), on a évoqué la conciliation en pratique et sur le terrain de cette construction durable et des missions du logement social.
MH : Dans cette problématique du développent durable, les pays du Sud ont peut-être plus à apporter, par rapport aux matériaux par exemple…
LL : Oui, très certainement. Dans la naissance du Réseau Habitat et Francophonie, c'est d'abord la France confrontée à ses anciennes colonies, dans un schéma qui était plus dans la reproduction de ce qui se faisait dans la Métropole, plutôt qu'en ayant à l'esprit ce qui est intéressant, nécessaire, spécifique par rapport aux endroits où l'on est, qui ont des réalités différentes. C'est à la fin des années 1990 que le face-à-face entre la France et ses anciennes colonies a cessé, avec la Belgique ou le Québec qui nous ont rejoints, ce qui a modifié assez notablement la vision des choses. Par exemple, au Québec, les recherches sur l'utilisation du bois dans la construction sont très importantes.
Dans le développement des sociétés d'habitations et le souci de ne pas simplement faire le transfert du Nord vers le Sud, le mimétisme n'est pas intéressant et ne permet pas de répondre aux attentes. Donc les échanges d'expériences sont devenus de véritables échanges, de confrontation d'idées et pas de l'unilatéralisme. Et c'est moins des échanges d'expériences que des échanges sur les processus et les méthodes de travail. Se demander quelles sont les solutions pour un endroit précis, et se servir de ce qui se passe ailleurs sans le reproduire simplement, brutalement et bêtement.
"Il faut que les sociétés évoluent, mais ne pas négliger leur savoir-faire et leur savoir en matière d'"habiter""
MH : Avez-vous un exemple plus précis ?
LL : C'est par exemple toute la place du béton dans la construction, car importer des tonnes et des tonnes de béton a un coût énorme, notamment en transport. Il faut se demander quels sont les matériaux locaux qui pourraient servir à la construction. Il y a aujourd'hui des habitations en matériaux locaux qui répondent aux besoins et au défi du changement climatique. Il faut que les sociétés évoluent, mais ne pas négliger leur savoir-faire et leur savoir en matière d'"habiter". Aujourd'hui, avec la logique du développement durable, c'est aussi favoriser le développement endogène et donc l'utilisation de matériaux locaux et voir comment, en comparant les processus, l'utilisation du secteur du bâtiment et des artisans de la construction peut développer le tissu économique. Des gens qui ont un véritable métier et qui au fil du temps créent une dynamique au niveau de l'ensemble de la vie économique d'un pays.
Le bois par exemple, plutôt que l'exporter par tonnes en Chine ou ailleurs, pourrait être utilisés chez nous. Au Gabon par exemple, c'est très prégnant… Dans d'autres endroits, cela peut passer par l'utilisation de la terre pour faire des briques qui peuvent servir aussi bien sinon mieux que l'importation de béton, tout en ayant une dimension écologique bien meilleure que l'importation à tout va de produits qui viennent des pays du Nord. Ici à Mayotte, la brique peut faire vivre des artisans locaux, participer au développement d'entreprises et de savoir-faire locaux.
MH : Que pensez-vous de la Sim par rapport aux autres opérateurs francophones ?
LL : Il y a ici une réflexion très poussée sur le logement social. Les dirigeants de la Sim sont des gens très professionnels qui maîtrisent leur sujet. Il y a eu du travail ici, des réalisations tout à fait valables, qui sont un apport très riche pour nos travaux.
Source : Mayotte Hebdo |