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Interview de Laurent Tarnaud, spécialiste des Makis
"C'est une chance d'avoir des lémuriens à Mayotte "
Invité par l'association des Naturalistes, Laurent Tarnaud, docteur es sciences, chercheur associé au laboratoire d'éco-anthropologie et d'ethnobiologie du Museum National d'Histoire Naturelle et auteur d'une thèse sur les lémuriens de Mayotte, donnera mardi une conférence sur les lémuriens de l'archipel.
Venu pour la dernière fois à Mayotte en 2001, il profite de son séjour pour faire un point sur la situation des makis dans l'île et, avec les acteurs locaux, sur la conservation de cet animal rare. Rencontre.
Mayotte Hebdo : Quelle est la situation du maki de Mayotte ?
Laurent Tarnaud : Lors de ma dernière venue en 2001, j'avais fait un recensement de la population de makis. Nous n'avions aucune connaissance du nombre de makis depuis le recensement de 1986, qui avait eu lieu juste après deux cyclones. Or il a été démontré qu'un cyclone affecte énormément les primates, et peut faire disparaitre localement jusqu'à 80% de la population. Mes études en 2001 avaient montré une remontée de la population de makis. Il y avait des craintes à l'époque que l'urbanisation et la déforestation aient accentué la diminution démarrée avec les cyclones, or le recensement montrait que la situation était moins catastrophique que prévu.
J'ai encadré le recensement fait en 2008 par une de mes étudiantes, Jeanne Tonnabel, les résultats sont en cours d'analyse. Le travail n'est pas terminé mais les premiers résultats montrent un déclin de la population de lémuriens, même dans les réserves forestières.
MH : Comment expliquer que le nombre ait remonté et ensuite baissé ?
Laurent Tarnaud : En 1999, en plus du couvert forestier, il restait énormément de "forêts galeries" le long des rivières dans lesquelles les makis étaient présents. Aujourd'hui, après un passage rapide sur le terrain, je ne suis pas sur que ces zones subsistent encore, surtout dans le nord de l'île. Je vais profiter de mon séjour pour continuer à visiter les différents milieux de l'île.
Tout le monde s'intéresse aux lémuriens de Madagascar, ceux des Comores sont les lémuriens oubliés, il y a donc beaucoup moins d'études ici qu'à Madagascar. Il faudrait mettre en place à Mayotte un suivi régulier des makis pour connaître l'évolution des populations en fonction des contraintes locales : agriculture, urbanisation, etc.
MH : Que doit-on faire pour préserver les makis de la disparition ?
Laurent Tarnaud : Il n'y a pas de solution miracle. Il faut à la fois mettre en place un plan de conservation en identifiant les populations les plus fragiles et il faut désenclaver les réserves forestières qui abritent les plus fortes densités de makis sur l'île. Il faut permettre au couvert forestier d'exister. A Mayotte les sols sont pentus et sans végétation, la terre arable est emportée par les pluies et envase le lagon. C'est une mesure essentielle pour toutes les espèces, y compris celles du lagon, attendu que l'envasement a pour conséquence l'asphyxie des coraux qui servent de nurserie aux poissons. C'est aux acteurs locaux de mettre en place ces actions. Ce n'est pas qu'une question de volonté, c'est aussi un moyen d'assurer la préservation du patrimoine mahorais, le maki est un emblème de l'île qu'il est important de conserver vivant. La préservation passe aussi par de la sensibilisation, notamment auprès des plus jeunes.
MH : Partout dans l'île les makis sont souvent nourris par les hommes, particulièrement à N'gouja où ils ne sont presque plus sauvages. Qu'avez-vous à dire sur ces pratiques ?
Laurent Tarnaud : Il faut abandonner le nourrissage des makis par les hommes. Cela pose énormément de problèmes. D'abord, cela risque de transformer leurs habitudes alimentaires, il n'est pas sur que les animaux puissent digérer les aliments que nous leur donnons de manière non contrôlée. Cela provoque également des tensions entre les individus d'un groupe, donc du stress et des animaux qui peuvent se blesser. Les lémuriens ne comprennent pas lorsqu'on leur refuse la nourriture, ils peuvent donc essayer de la voler et devenir agressifs alors que ce sont des animaux pacifiques par nature. Il faut les regarder, ce ne sont pas des peluches mais des animaux sauvages, classés en annexe 1 de la Cites (conservation sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d'extinction). C'est une chance d'avoir des lémuriens à Mayotte, il ne faut pas la gâcher.
Le maki joue aussi un rôle dans l'écosystème forestier, comme les roussettes il disperse les graines des fruits qu'il consomme. C'est un rôle important car il disperse ces graines sur plusieurs centaines de mètres. Cela permet aux forêts de se régénérer plus rapidement. C'est pour cela qu'il ne faut évidemment pas donner aux lémuriens des fruits qui ne poussent pas ici, car on prend le risque, si l'arbre s'adapte au climat, de modifier carrément l'écosystème en y introduisant une nouvelle espèce.
Source : Mayotte Hebdo |