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Réserve naturelle de l'îlot M'bouzi
Un sanctuaire de biodiversité à valoriser
Créée par décret le 26 janvier 2007, la réserve naturelle nationale de l'îlot M'bouzi recèle un patrimoine naturel exceptionnel, dont l'un des derniers reliquats de forêt sèche primaire existant à Mayotte.
La gestion de la réserve, qui s'étend également au platier récifal et aux patates coralliennes à proximité, a été confiée à l'association des Naturalistes de Mayotte en novembre 2008.Un plan de gestion sur 5 ans est en cours d'élaboration pour organiser tous les travaux et études nécessaires à la protection et à l'amélioration de la biodiversité et valoriser le site pour le grand public. Avec l'équipe de la réserve et des botanistes, nous nous sommes embarqués à la découverte de cet îlot, qui ne se résume pas au zoo à makis de l'association Terre d'Asile.
Présenté à tort dans certains guides touristiques comme une "réserve de makis", l'îlot M'bouzi est en fait une réserve naturelle nationale sous la tutelle du ministère chargé de l'environnement, la seule du genre à Mayotte, qui abrite environ un tiers des espèces végétales et animales endémiques de Mayotte, et un bon nombre d'espèces endémiques de l'archipel des Comores (voir article MH n°357). Cet îlot de 82 hectares, qui culmine à 152 mètres, abrite environ 20 hectares de forêt primaire sèche, principalement sur les versants ouest, "les endroits les plus abrupts où il n'était pas possible de cultiver", explique Fabrice Bosca, le conservateur de la réserve.
Les 3 hectares actuellement occupés par l'association Terre d'Asile ont en effet servi de refuge aux lépreux de 1936 à 1955 et ses résidents y vivaient en auto-suffisance alimentaire (voir encadré). L'îlot a ensuite été exploité par une vingtaine de familles de Passamaïnty à des fins agricoles à partir des années 1980, jusqu'en mai 1998, quand le dernier exploitant installé a été expulsé pour défrichement massif illégal.
Ils y cultivaient du manioc, des bananes, des mangues, du jaque, des oranges, des cocos… et même du riz. On peut encore voir la trace de ces cultures aujourd'hui, même si la Nature commence à y reprendre ses droits. Une carrière avait aussi été prévue en 1992 pour extraire 160.000 mètres cubes de gravats, prévus à l'époque pour l'extension de la piste de l'aéroport, et une première saignée test, encore visible aujourd'hui, a été effectuée sur la partie Nord de l'îlot.
Lutter contre les espèces exotiques envahissantes
Lorsque nous débarquons sur la plage du Sud-Est, nous rejoignons Soufou Saïd, l'agent technique de la réserve, qui a bivouaqué une semaine sur l'îlot avant notre arrivée. Formé par l'ornithologue seychellois Gérard Rocamora depuis 2003 pour le suivi des populations d'oiseaux et la dératisation (voir entretien MH n°453), il annonce avoir capturé 20 rats par jour au cours de son séjour grâce à ses 30 ratières. En saison sèche, quand les rats ont moins à manger, ils en avaient capturé environ 90 par jour avec M. Rocamora. Les cadavres des rats ont été incinérés.
En plus des rats noirs, mais aussi de l'achatine, un gros escargot qu'on retrouve partout à Mayotte, il existe également sur l'îlot d'autres espèces exotiques envahissantes, mais cette fois végétales. Durant son séjour, Soufou s'est échiné à détruire les nombreux plants de "choca vert" Furcraea foetida ("kitani" en shimaoré), une espèce d'agave originaire d'Amérique centrale qui pullule dans les milieux secs.
"Son mode de reproduction est très compétitif", explique Guillaume Viscardi, chargé de mission à Mayotte du Conservatoire botanique national de Mascarin (CNBM), "quand elle s'effondre, sa hampe florale donne des centaines de bulbilles qui sont autant de jeunes plantes". Cette espèce envahit ainsi trois secteurs de l'îlot et empêche la régénération de la strate arborée autochtone.
D'autres espèces comme le Lantana camara ("corbeille d'or") qui vient d'Amérique du Sud, le tulipier du Gabon ou l'Abizia lebbeck ("bois noir") qui vient d'Australie sont aussi un fléau pour la végétation autochtone de la réserve, avec des zones qui deviennent ainsi entièrement monospécifiques. Toutes ces espèces exotiques envahissantes sont des plantes ou des essences ornementales échappées des jardins qui ont été apportées sur l'îlot par le vent, les oiseaux ou à bord des bateaux à l'insu de leurs pilotes.
Des oiseaux, des reptiles, une liane inconnue…
Depuis le mois de janvier, Soufou effectue également le suivi des populations et des nids d'oiseaux. Presque toutes les espèces d'oiseaux à Mayotte sont présentes sur l'îlot, comme le souïmanga de Mayotte, l'oiseau-lunette, le foudi malgache et celui de Mayotte, le bulbul malgache, la tourterelle tambourette et du Cap, le faucon d'Eléonore, le phaéton à bec jaune ("paille-en-queue"), la chouette effraie et la tourterelle peinte qui compterait 500 à 600 individus.
Avant de devenir agent de la réserve, Soufou a travaillé pour la Daf pendant 10 ans, par le biais de son entreprise "Pot vert", pour le reboisement des padzas et l'entretien des écosystèmes. Il a suivi une formation en Métropole à travers 4 stages saisonniers à Froissey (Loire-Atlantique), dans la réserve naturelle du Massereau, qui lui a permis de devenir "aide-bagueur" en oiseaux. En plus des oiseaux, Soufou opère un suivi des populations de reptiles comme le scinque des Comores, le caméléon de Mayotte, le serpent des cocotiers, les geckos ("margouillats") diurnes et nocturnes et le scinque maritime, un lézard protégé qui ne vit que sur les rochers.
Après avoir laissé Soufou sur la plage, nous partons sur un semblant de sentier pour nous rendre de l'autre côté de l'îlot, en direction de l'ancienne léproserie occupée par Terre d'Asile. Guillaume Viscardi, assisté par Guillaume Decalf, un stagiaire étudiant en 2ème année de master "biodiversité et écosystèmes tropicaux" à l'Université de la Réunion, commence à effectuer des prélèvements de végétaux pour l'herbier qu'il est en train d'élaborer pour la réserve et relève des points GPS de ses découvertes pour alimenter l'Atlas des plantes de Mayotte en cours d'élaboration.
Quand nous atteindrons la fin du parcours quelques heures plus tard, il aura recensé environ 80 espèces végétales sur un transect de 600 mètres, dont une espèce de liane qui n'a a priori jamais été observée à Mayotte, suscitant un vif enthousiasme de la part du scientifique.
La rédaction du plan de gestion sur 5 ans doit s'achever en novembre 2011
Fabrice Bosca nous précise que cet inventaire de la flore présente sur l'îlot fait partie de la première phase du diagnostic dans le plan de gestion sur 5 ans de la réserve, dont la rédaction doit s'achever en novembre 2011 au plus tard. Ce diagnostic de la flore sera complété par celui de la faune maritime et terrestre, des écosystèmes marins et des usages de l'homme.
Pour définir les enjeux de conservation, l'équipe de la réserve a fait appel à d'autres experts comme Gérard Rocamora pour l'avifaune, l'Arvam (Agence pour la recherche et la valorisation marines), Lagonia et Apnee pour l'étude des écosystèmes sous-marins et le cabinet ISM (Ingénierie sociale de Mayotte) pour les études socio-économiques sur l'historique de l'occupation humaine, les usages présents, la fréquentation et la perception du grand public sur la réserve.
En mars, un entomologiste de la Réunion viendra étudier les insectes. "On trouve également dans la réserve quelques mammifères : la roussette, le maki, une musaraigne et un molosse, qui est une chauve-souris", précise Gildas Le Minter, garde-technicien de la réserve.
Une fois les enjeux de conservation définis, un plan d'action sera mis en œuvre pour atteindre les objectifs de gestion, comme par exemple l'éradication de toutes les stations de chocas verts, la dératisation, une stratégie de missions de police si du braconnage est constaté, avec le personnel de la réserve qui sera assermenté cette année pour établir des PV… La sensibilisation du public à l'envasement du lagon pourra également se faire par le biais d'une maquette pédagogique l'illustrant, qui a déjà commencé à circuler dans les établissements scolaires.
Un sentier sous-marin dans la partie marine de la réserve
La partie marine de la réserve, qui s'étend sur 60 hectares, est constituée de tout le platier récifal et des patates coralliennes à proximité, notamment la patate Bouzi sur la partie Sud. Un sentier sous-marin amovible, qu'on peut suivre en palme-masque-tuba lors de sorties organisées par la réserve, a été tracé par l'équipe de la réserve et réalisé par la société Isirus pour sensibiliser les jeunes à la dégradation du lagon.
La pêche n'est possible qu'à la palangrotte (ligne simple tenue à la main) sur des embarcations non motorisées et comme partout à l'intérieur du lagon, la chasse sous-marine y est interdite. Des tortues imbriquées viennent s'y alimenter, un requin-tigre y a été observé une fois et le dugong y a été aperçu. Des stations de suivi de la sédimentation pour l'étude de l'envasement et de la pollution organique, importante du fait de la proximité avec Petite Terre et Mamoudzou, viennent d'être installées.
A la fin de notre périple dans la forêt, nous descendons une petite ravine et atteignons la zone occupée par Terre d'Asile, où 600 makis plus ou moins apprivoisés vivent sur 3 hectares. Ils sont tous issus de deux groupes : le premier de quelques individus apportés en 1997 par Brigitte Gandon, à l'origine pour les soigner et les protéger, le second d'une vingtaine d'individus transportés là bien avant par un agriculteur de Petite Terre.
Les Naturalistes devraient reprendre la gestion des 600 makis
"L'équipe de la réserve devrait reprendre la gestion des makis, car Terre d'Asile nous en a fait la demande. Le dialogue vient de s'établir avec l'association et le partenariat est en cours", nous apprend Fabrice Bosca. "Cette gestion sera suivie scientifiquement par le spécialiste Laurent Tarnaud qui doit venir en avril et en novembre pour recenser les lémuriens et savoir comment adapter leur régime alimentaire avec l'objectif de réduire l'apport artificiel de nourriture pour stabiliser, puis réduire, la croissance de la population."
Une solution durable pourrait ainsi être enfin trouvée pour savoir quoi faire de ces makis en surpoids – ils pèsent en moyenne 17% de plus pour les mâles et 28% pour les femelles que leurs cousins sauvages de Grande Terre – dont les surplus de nourriture apportés par l'association Terre d'Asile alimentent les rats, qui sont plus gros, deux fois plus nombreux et deux fois plus féconds sur cette zone.
L'arrêté préfectoral autorisant Terre d'Asile à occuper ces 3 hectares sur M'Bouzi prendra fin à compter de la validation du premier plan de gestion, soit en novembre 2011. L'étude conduite par le CBNM va aussi se pencher sur les impacts possibles occasionnés sur la végétation par cette population artificielle en croissance constante. Aux abords du bâtiment de l'ancienne léproserie, on peut aussi observer une petite mangrove, la seule à Mayotte présente sur un îlot.
Tandis que nous retournons sur nos pas et remontons sur le bateau qui va nous ramener au ponton du front de mer, nous repartons la tête pleine d'images de ce sanctuaire dédié à la biodiversité exceptionnelle de Mayotte, situé pourtant à moins de 2 kilomètres de la vie bouillonnante du centre-ville de Mamoudzou.
Source : Mayotte Hebdo |